Au restaurant la Croisée des chemins : l’espoir malgré tout des salariés en situation de handicap

Ouvert en 2018 à Gennevilliers, le restaurant propose des menus concoctés par des salariés porteurs de handicap. Une expérience prometteuse, mais freinée par la crise sanitaire.

Sur une table, trois sacs en papier attendent d’être récupérés par des clients. Derrière une grande paroi vitrée, les salariés en blouse violette s’activent en cuisine. Deux employés d’une PME du quartier viennent passer commande. « C’est bon, original et ça nous change du restau d’entreprise », explique l’un d’eux. La Croisée des chemins, comme tous les restaurants en ces temps d’épidémie, ne fait plus que de la vente à emporter et tourne au ralenti. « On a perdu 80 % de notre chiffre d’affaires », calcule Catherine Harpey, présidente de l’Association de parents d’enfants inadaptés (Apei) Boucle de la Seine. L’établissement, installé dans l’écoquartier de Gennevilliers, n’est pas seulement un restaurant dont les habitués apprécient la cuisine. C’est aussi un établissement et service d’aide par le travail (Esat) dont les huit employés sont en situation de handicap. Cuisine mais aussi accueil et service, ce sont eux qui font tourner la machine, malgré leurs difficultés cognitives et psychiques. « Le projet, ce sont eux qui le font, explique Gilles Le Dot, un des deux encadrants. Nous, on essaie juste de tout mettre en place pour qu’ils aillent au bout. »

Le restaurant s’était vite fait une petite réputation…

Le ralentissement de l’activité pèse sur les salariés. « Il faut faire avec. On n’a pas le choix, mais c’est un peu triste quand il n’y a pas de clients », se désole Kamal, un petit gaillard au visage anguleux surplombé de lunettes. Ouvert en 2018, à l’instigation conjointe de la municipalité et de l’Apei, le restaurant devait se fondre dans son environnement et tisser des liens avec le quartier. « Ça fait partie du projet de la ville, de permettre à tout le monde de vivre ensemble », explique Anne-Laure Perez, première adjointe PCF, qui a accompagné la naissance du lieu. L’affaire avait d’ailleurs bien démarré. Convivial, proposant des assiettes et des desserts originaux, composés de produits locaux et en grande partie bio, le restaurant s’était vite fait une petite réputation, surtout parmi les salariés des nombreuses entreprises alentour. « On a été surpris, se souvient Gilles Le Dot. En juin 2019, avec l’ouverture de la terrasse, on atteignait déjà notre rythme de croisière, avec environ 25 couverts par jour. » Deux confinements plus tard, cette belle réussite est à la peine.

La crise a aussi mis à mal le rôle de tremplin que devait jouer le restaurant. « Le secteur de la restauration est à l’arrêt et le passage en milieu ordinaire n’est plus possible, alors que le nombre de personnes orientées en Esat par les maisons départementales du handicap (MDPH) ne diminue pas », déplore Catherine Harpey. Déjà en temps normal, ce passage de l’Esat à un travail classique est un parcours semé d’embûches. « Les employeurs sont souvent réticents à embaucher des salariés comme ceux d’ici, mais en général, quand ils voient comment ils travaillent, ils le sont moins. Ils veulent s’en sortir. Ils ne rechignent pas », souligne Gilles Le Dot. Même les stages de ses protégés qu’il parvenait à trouver dans le milieu de la gastronomie, où l’encadrant a autrefois exercé, ont disparu. « On ne peut pas travailler comme d’habitude. Et ça freine notre apprentissage », se désole Judith. Cette jeune femme aux grands yeux et aux ongles vernis pense à l’avenir. « Je ne vais pas rester là toute ma vie. Il faut que je laisse ma place à quelqu’un qui est plus en difficulté que moi. Mon objectif, c’est d’aller travailler en milieu ordinaire. » Si possible dans la cantine d’une crèche, parce qu’elle « aime mieux travailler avec des enfants ».

« C’est comme le restaurant d’application d’une école hôtelière »

Le ralentissement a aussi un coût. La ville a apporté son soutien, avec un contrat de location sans frais les trois premières années. Les salaires sont eux aussi garantis. L’agence régionale de santé verse 50 % du Smic pour chaque salarié, l’Apei ajoute 12 %, plus du double de la norme légale, et l’allocation adulte handicapé (AAH) complète le tout, pour atteindre un Smic. « Heureusement que l’État soutient le secteur et que les revenus sont maintenus. Mais la situation est compliquée parce qu’on ne génère pas d’excédent suffisant pour faire face à la baisse d’activité », poursuit Catherine Harpey. L’association a besoin de financements propres pour monter de nouveaux projets, mais aussi pour recruter du personnel d’encadrement, indispensable pour accompagner ces salariés vers leur indépendance. Ce sont eux qui garantissent la sécurité psychique nécessaire pour se projeter hors de l’Esat. Denis en sait quelque chose. Après de multiples expériences ratées en milieu ordinaire, il reprend, à l’Esat, goût au travail. « C’est satisfaisant d’être accompagné et de faire des progrès, dit-il. J’espère que je vais gagner suffisamment de confiance ici pour rebondir. »

Malgré la crise, l’expérience continue néanmoins dans la bonne humeur. À la Croisée des chemins, tout le monde est volontaire. L’activité est le meilleur moyen de tenir à distance les troubles psychiques et les fragilités. Chacun s’essaie à des nouveaux plats, expérimente, suggère des améliorations de présentation, ou donne des idées pour l’adaptation des menus aux légumes de saison. « C’est comme le restaurant d’application d’une école hôtelière », résume Gilles Le Dot. En attendant la réouverture, le restaurant cherche à attirer de nouveaux clients. En plus du lancement de son compte Instagram, il réfléchit à mettre en place un service de livraison, pour apporter ses bons petits plats au cœur des foyers de Gennevilliers.

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